Dans l’indifférence presque générale, le premier sommet consacré à GAIA-X s’est déroulé en ligne le 18 et 19 novembre dernier.

Quelques semaines après cet événement, c’est l’occasion de faire le point.

Dans la première partie de cette série, le contexte de l’initiative sera discuté, ainsi que des projets similaires passés. Des raisons de penser que GAIA-X sera un échec, ou qu’elle a déjà échouée, seront décrites.

Dans le deuxième article, des suggestions pour éviter le naufrage annoncé seront proposées.

Économie, innovation et souveraineté : le 3-en-1 clé en main

GAIA-X est une initiative européenne lancée en 2019 et qui vise à consolider l’écosystème autour des fournisseurs européens de ressources et de services informatiques à la demande, plus communément appelés clouds publics.

Les objectifs sont variés : il s’agit de contribuer à améliorer la compétitivité des entreprises européennes opérant dans ce marché en les réunissant dans une structure commune, de susciter l’innovation et enfin de mieux défendre la souveraineté numérique : dans le dernier cas, il s’agira par exemple de garantir que les données concernant les citoyens européens ne soient plus majoritairement hébergées sur des serveurs appartenant à des acteurs étrangers ne respectant pas le droit communautaire, comme c’est souvent le cas actuellement.

GAIA-X est une réponse à l’hégémonie des fournisseurs américains de ressources informatiques à la demande, représentés par AWS (créé par Amazon, initié en 2006), Azure (Microsoft, 2011) Google Cloud Platform (Google, 2008) ou encore IBM Cloud (2013), qui à eux quatre captent la grande majorité de ce marché à la fois critique et en forte croissance.

Si l’Europe dispose d’acteurs privés avec une forte présence régionale, comme le français OVH (1999) ou l’allemand Hetzner (1997), leur taille et leurs offres de service sont encore très limités par rapports à leurs concurrents outre-atlantique.

GAIA-X représente une tentative de combler ce fossé, mais ce n’est pas la première.

Une série d’échecs historiques

En 2011, le gouvernement français souhaite soutenir la création d’un nouvel acteur capable de régater avec les clouds publics américains, grâce à un fond doté de 150 millions d’euros issu des investissements d’avenir, le programme de relance initié à la suite de la crise économique de 2008 : le projet Andromède est née.

Les premiers problèmes surviennent rapidement : suite à des mésententes entre les acteurs privés impliqués, deux projets voient finalement le jour, Cloudwatt, soutenu par Thales et SFR Group, et Numergy, soutenu par SFT Group et Bull. Les fonds initiaux, déjà maigres au vu de la tâche dantesque à réaliser, sont dilués entre deux initiatives concurrentes. Plus problématique, une fois mis à l’eau, la demande du consommateur final pour ces services est faible, très faible : aucun des deux projets ne parvient à dégager les bénéfices attendus.

Ainsi, quelques années plus tard, en 2019 – la même année du lancement de GAIA-X – le décommissionnement de Cloudwatt, entre-temps racheté par Orange, est annoncé. Le sort n’est guère plus positif pour Numergy, dont les restes seront rachetés plus tard par SFR Group en 2016. À la fin, aucun des deux projets n’aura dégagé de bénéfices suffisants ne serait-ce que pour amortir les investissements publics initiaux. L’échec est cuisant, le projet coulé pour de bon.

En 2015, outre Rhin, une autre initiative est lancée : Microsoft Cloud Germany. Née d’un partenariat entre l’acteur historique des télécommunications Deutsche Telekom et Microsoft, ce projet a pour but d’offrir des ressources informatiques à la demande dans un cloud isolé du reste de l’infrastructure d’Azure, ceci afin de garantir la primauté du droit allemand et la protection des données. Un cloud souverain germano-américain en quelque sorte.

Malheureusement (?), c’est là aussi un échec : la demande et l’utilisation pour le cloud souverain allemand piloté par Microsoft demeure extrêmement faible, entrainant des pertes financières importantes pour l’opérateur américain. En 2018, Microsoft finit par relier cette zone privée à son infrastructure globale pour permettre à ses consommateurs d’utiliser toute la panoplie de ses services.

… et quelques leçons apprises

Contrairement à l’initiative du gouvernement français, il ne s’agira pas reconstruire un fournisseur de ressources informatiques à la demande depuis zéro. Comme pour l’initiative allemande, GAIA-X va s’appuyer sur des acteurs existants, dont OVH, qui malgré son statut de leader régional, avait été ignoré lors du projet Andromède, au profit d’acteurs industriels historiques.

Autre point positif : la France a compris qu’elle n’était pas en mesure de soutenir seule une telle initiative. Ainsi, le fait que la France et l’Allemagne soient impliqués dès le début constitue une bonne nouvelle.

Seuls, ces points sont-ils suffisant pour rassurer sur le potentiel de cette initiative ?

GAIA-X : des objectifs contradictoires

GAIA-X souhaite encourager l’économie, l’innovation et le respect de la souveraineté numérique européenne. Or, ces objectifs sont mutuellement exclusifs.

Prenons l’exemple de l’innovation : pour l’encourager, un cadre législatif moins contraignant, une harmonisation des droits européens ou à défaut, des investissements et un maintien du statu quo serait nécessaire.

GAIA-X ne propose rien de tout cela.

Au contraire, les acteurs fournissant des ressources informatiques à la demande et souhaitant adhérer à l’initiative devront respecter des contraintes supplémentaires, juridiques, techniques et opérationnelles, ce qui risque fortement de diminuer l’innovation et la viabilité économique des projets associés.

L’exemple de Microsoft Cloud Germany illustre ce point : le bénéfice de nouvelles protections juridiques n’a pas suffi à contrebalancer leur surcoût pratique et économique.

Un public cible mal défini

Aujourd’hui, il n’est pas clair à qui le projet GAIA-X s’adresse : citoyens lambdas, petites entreprises, administrations publiques ou multinationales ?

Le cahier des charges sera différent en fonction des consommateurs finaux visés. Il est illusoire de penser pouvoir convertir tous ces publics cibles, surtout si ces derniers sont libres de choisir.

Outre-Atlantique, AWS dispose d’un cloud souverain ou gouvernemental à même qui respecte les standards plus contraignants du gouvernement américain, de l’armée ou encore de ses agences de renseignement. Son cloud gouvernemental est une version atrophiée de son offre publique et est déployé dans des centres de données dont le matériel et le réseau sont physiquement isolés des autres infrastructures d’AWS. Contrairement à feu Microsoft Cloud Germany, il n’est pas disponible pour les citoyens lambdas ou entreprises privées.

Pourquoi Amazon a-t-il investi dans cette offre cloisonnée ? Car il existe une obligation pour certaines agences publiques américaines d’utiliser ce genre d’offres : ainsi, les acteurs privés sont poussés à réaliser l’investissement initial et peuvent espérer qu’il soit à terme rentabilisé.

Quid des sociétés privés ? Si on leur laissait le choix, il y a fort à parier qu’aucune société privée ni utilisateur lambda n’utiliseraient des clouds dits gouvernementaux. Le bénéfice escompté, en particulier en matière de sécurité, est faible pour ne pas dire dérisoire par rapport à un cloud normal : par contre, le manque d’interopérabilité et la difficulté d’usage serait réelle et diminuerait fortement la capacité d’innovation des acteurs concernés.

Il n’est pas rassurant de constater que parmi la cinquantaine de jeunes pousses européennes à plus d’un milliard d’euros de valorisation – les fameuses licornes – aucune ne semble faire partie des membres de l’initiative GAIA-X (suivre l’onglet “membres”). Pourtant, elles sont à la pointe de l’innovation et susceptibles d’avoir besoin d’un tel cloud.

Comme dans le cas du projet Andromède, il apparait que l’initiative GAIA-X est captée par des acteurs historiques qui risquent de la vider de sa substance, et de son budget, acteurs historiques français ou européens qui ne sont pas parvenus jusqu’à maintenant à offrir la moindre résistance aux géants du numérique américain, et dont on voit mal comment ils pourraient en offrir une demain.

Est-ce que l’initiative GAIA-X est condamnée, morte-née ? Peut-on encore la sauver, et si oui, comment ? C’est ce qu’on va tenter de déterminer dans la seconde partie de cette série.

Categories: FrenchInfopol

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